Magnificat

Marie, peu après la visite de l’ange, se rend en hâte chez Élisabeth, sa parente. Au salut de celle-ci, elle répond par un hymne auquel la traduction latine a donné le nom de Magnificat. C’est en effet le chant de toutes les grandeurs.
Marie tisse ensemble des fragments de l’Écriture, pris dans les livres de Samuel, les psaumes : Isaïe, Job, Michée… Cette femme est une Bible ouverte. Elle la retire au silence du parchemin et lui prête, ce jour-là, sa voix innocente et claire. Le verbe, elle aussi l’incarne : les vieux mots fusent, comme de jeunes cris. (…)
L’élue entre toutes entraîne avec elle ceux qui, comme elle, attendent la pleine humanité du monde. C’est votre honneur, c’est votre liberté qui germent dans mon sein ! Marie ne parle d’elle que pour la convocation des multitudes. Six allusions à soi; toutes se condensent dans les trois premiers versets.
Après, (…) tout le peuple s’emporte dans le dessein de Dieu ; les fidèles, les orgueilleux, les puissants, les humbles, les affamés, les riches. Qui a été oublié ? L’horizon s’augmente encore de l’infini du temps. Ce qui advient n’est pas seulement pour aujourd’hui, mais, et elle insiste, pour « toutes les générations », « d’âge en âge », et « à jamais ».
Elle n’a parlé d’elle que par reconnaissance envers celui qui a incliné son regard ; oui, le Magnificat mérite son nom, c’est le poème de tous les élargissements. Regardons encore. Jamais Marie ne nomme Jésus. Même quand l’ange lui annonce qu’elle en sera la mère, elle ne pose aucune question sur ce fils exceptionnel. Plus diserte, Élisabeth salue le fruit de son sein et son Seigneur. Marie n’y répond que par des grands mots d’humanité. Sur l’opération mystérieuse survenue en elle, elle garde le silence. L’allégresse des bergers, les cérémonies au temple la laissent muette. Ce sont les autres qui s’extasient. Elle les écoute, surprise, dit Luc, comme si elle ne prévoyait pas, ne comprenait pas les louanges proférées par les admirateurs.
Pourquoi préfère-t-elle se taire ? Parce que toute maternité s’accomplit dans une merveille de silence. Longtemps on ne s’aperçoit pas de son état. Puis l’enfant ne se décèle qu’à de très faibles frémissements. Sa mère lui parle, le rêve, s’en inquiète, s’en amuse, et tout reste intérieur, fin comme une pensée.
Mais ce sanctuaire secret n’explique pas tout. Si Marie ne parle jamais de son fils avant le temps, encore lointain, de parler à son fils, c’est qu’elle a su, de sûr instinct, qui elle portait. L’ange l’avait entretenue de gloire et de puissance. Le Magnificat déploie la justice, la miséricorde, la libération des opprimés, la grandeur des pauvres : il livre tout le sens du Christ, presque déjà son sang. L’œuvre, en effet, consumera l’ouvrier.
Ce silence sur Jésus, c’est la façon qu’a la mère de dire : il vous est offert, jusqu’à s’anéantir. Moi aussi, j’annonce très doucement cette nouvelle qui me déchire le cœur, mais elle est bonne : vous serez un peuple libre. France Quéré
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Sans triomphe ni miracle

« Reine des cieux, très glorieuse mère de Dieu, nouvelle Eve, mère de l’Église …», c’est sous des titres rayonnants que les fidèles invoquent la Vierge Marie. Une tradition ancienne les invite à célébrer les événements solennels qui scandent sa vie : l’Immaculée Conception, la présentation au Temple, la dormition, l’assomption. Ainsi en dispose la foi de l’Église.
Mais si nous considérons les seuls évangiles, ce faste s’estompe. On y surprend une jeune fille très simplement nommée Marie, ou « épouse de Joseph », ou « mère de Jésus », du pur état civil en somme, et quand elle se désigne elle-même, c’est à deux reprises pour se traiter de « servante » : dépourvue des enluminures de la piété, elle vient à nous sans redouter d’être pauvre.
C’est cette figure-là que salue Bernanos : « Mais remarque bien maintenant, petit : la Sainte Vierge n’a eu ni triomphe ni miracle. Son fils n’a pas permis que la gloire humaine l’effleurât (…) Personne n’a vécu, n’a souffert, n’est mort aussi simplement et dans l’ignorance aussi profonde de sa propre dignité, d’une dignité qui la met pourtant au-dessus des anges. »
Pauvre sa vie, pauvres les mots qui la racontent, mais en cette pauvreté elle semble apercevoir mieux que gloire et fortune, puisqu’elle s’écrie, radieuse : « Le Seigneur a fait pour moi de grandes choses. »
En presque toute la durée de sa vie, ne l’oublions pas, Jésus a vécu dans son foyer, sans doute auprès de ses parents, et comme n’importe quel Nazaréen. C’est cet homme ordinaire, peut-être meilleur qu’un autre, mais longtemps non miraculeux que Marie a préféré à toutes les grandeurs visibles.
Non miraculeux, sauf pour elle. Toute mère comprendra. L’enfant sorti de ses flancs est le plus beau du monde, et le monde autour de lui s’adoucit en forme de berceau. Puissance éternelle de l’amour …
Tel est le grand secret qui ennoblit son attente. Aimer, c’est toujours attendre, et déceler, sous l’humble apparence, la grandeur suprême d’un homme. Le plus haut verbe retentit dans la plus dénuée des créatures.
C’est à Jean, non à Pierre, que Jésus, sur la Croix, remet sa mère. Pierre a fui, direz-vous. Cherchons une autre explication. Pierre est le bâtisseur, Jean le contemplatif. C’est le disciple qui « demeure », immobile au cœur de sa méditation, tandis que l’apôtre infatigable court la poste et lève les consciences. Jean est spirituellement le parent de Marie, qui garde comme lui « toutes choses en son cœur », et, la nuit, capte l’aube insaisissable…. Ils ont tous deux le courage d’être là, au pied de la Croix, unis par l’espérance qui résiste aux dérisions de l’échec. Même là, ces cœurs limpides entendent respirer Dieu.
France Quéré, Marie